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Refuser son numéro : pourquoi est-ce si dur ?

14 octobre 2018 - Focus sur
Refuser son numéro : pourquoi est-ce si dur ?

Evénement quotidien de la vie d’une femme : se faire accoster

Il y a près d’un an, je sortais d’un ciné avec des copains à la Défense et prenais le RER, seule, pour rejoindre une soirée dans le 17ème arrondissement de Paris. Une fois assise, deux hommes ne parlant pas français s’installent à mon carré et je sens celui assis dans ma diagonale me regarder. Pas lourdement, mais suffisamment pour que je comprenne que j’ai attiré son attention. Il me pose alors une question que je ne me rappelle plus, mais dont je suppose qu’elle n’avait pour but que d’entamer la conversation. L’homme me complimente sur mon anglais, un peu sur mon physique aussi (tant qu’à faire), me parle un peu de lui, de son séjour en France et à Paris, puis nous arrivons à la station suivante où je descends pour prendre un métro. Fatalité : il se trouve que les deux hommes prennent le même chemin que le mien. Nous attendons sur le quai, nous montons dans la rame, et l’homme continue de me parler. Puis arrive les questions qui ne laissent plus de doute possible :

« Et tu vis seule ?

– Non, mens-je, je vis avec mon copain.

– Ah, et ton copain serait jaloux si tu avais un ami ? »

 

Je ne sais pas quoi répondre. Je n’ai pas envie de lui donner mon numéro car il ne m’intéresse pas, quelque chose en lui ne m’inspire pas confiance. Probablement le fait que je ne crois pas du tout au fait qu’il ne souhaite qu’une amitié justement. Pourtant je n’arrive pas à formuler le « non » qui cogne dans ma tête en rebondissant contre toutes les parois de ma boîte crânienne.

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moi pendant qu’il me parle

L’homme doit sentir ma gêne car le seul moyen de ne pas la palper serait d’être manchot, mais il me tend néanmoins son téléphone pour que j’y inscrive mes coordonnées. Tout en tapant les 10 chiffres je panique un peu. Il suffirait que je n’en change qu’un… Mais je n’ose pas, une petite voix dans ma tête qui me dit que ça ne se fait pas. Je tape donc mon vrai numéro et lui rend son téléphone, à contre-cœur. Mon arrêt arrive et je descends.

Quelques textos où je réponds (minimum quatre heure après) par mono syllabes, et un emploi du temps extrêmement chargé (même s’il devait ne pas l’être, il l’aurait été rien que pour lui) me permettent de ne jamais le revoir et n’avoir bien vite plus aucune nouvelle. Ouf.

Mon ego, mon bien-être et la société

Pourquoi n’ai-je pas été capable de dire non ? Ce n’était pas de la peur, car j’étais dans un endroit avec du monde autour, et de façon plus absolue, ces deux hommes ne me faisaient pas peur. Il y a donc quelque chose en moi qui s’est dit que refuser numéro ne faisait pas partie de mon domaine des possibles. Dans cette histoire, il y a un truel :

D’un côté il y a Ego, pour qui la phrase « vous avez des yeux magnifiques » a résonné comme un clairon à six heures du matin dans un camp militaire. Je suis plutôt flattée qu’un homme me drague, moi qui n’est pas été, que ce soit au collège, au lycée ou en école d’ingé, connue pour faire rêver les mecs (sans être le laideron non plus hein, on se calme, juste pas la bombe atomique notoire). Non que ce soit une revanche, juste un soulagement de « ouf, je suis pas dégeu non plus ».

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Mon ego

De l’autre côté il y a Société, qui te dit qu’un homme qui te demande ton numéro fait de toi une personne désirable et qui se distingue des autres femmes, c’est toi qui est choisie à ce moment-là, mesure cet honneur. Vous ne me croyez pas ? Regardez les contes, à chaque fois les femmes se battent pour qu’au final une et une seule termine heureuse avec le prince charmant…

Et enfin il y a mon Bien-Être, qui lève timidement la main en murmurant « je ne veux pas le numéro de cette personne car elle ne m’inspire pas confiance ». Il essaie de se frayer un petit chemin, mais les deux autres lui mettent des coups de coudes dans les côtes façon « pas maintenant petit, laisse les grands parler ». Pardon BE, je t’aime tellement pourtant, mais face au poids des deux autres je n’ai pas su t’entendre… Je vais progresser, promis.

Un an plus tard.

Il y a quelques semaines, j’étais en voyage à Washington pour rendre visite à un couple d’amis en expat’ là-bas (ouais, j’ai des amis badass). Un après-midi, je marchais seule, sans témoin sans personne (les vrai·es sauront), quand un homme croise mon chemin. Je le vois ouvrir grand les yeux comme s’il avait vu un mirage, alors qu’avec les 84% d’humidité qu’il y a là-bas j’ai rarement eu autant une tête de folle avec mes cheveux qui bouclent et gonflent dans tous les sens donnant libre cours à mes épis pour s’exprimer, s’arrêter et m’interpeler, plutôt poliment ceci dit.

Il me serre la main, me demande mon nom, découvre que je suis française « oh, vous ‘abitez à P’haris ? », continue en anglais à m’expliquer qu’il aime beaucoup la France, et s’interrompt pour sortir son téléphone et me dire « pourquoi n’échangerions-nous pas… non, plutôt, donnez-moi une raison qui ferait que nous n’échangerions pas nos numéros ! ». Avec un sourire un peu las, je réponds que je repars très prochainement, ce qui est vrai car je décolle le surlendemain, puis j’ajoute avoir un petit ami, ce qui est faux, mais je me dis qu’une couche de trop ne fait jamais de mal. Mais il insiste en cherchant un peu ses mots :

« Eh bien, ce n’est pas un problème ça, nous sortirons entre amis, je connais un endroit, vous seriez mon invitée !

– Non, merci, vraiment, je ne suis pas intéressée, dis-je en tentant de reprendre ma route…

– Tant pis, sans rancune, abandonne-t-il. ».

Je repars, et repense alors à l’anecdote d’un an plus tôt. Je réalise alors mon progrès : j’ai réussi à dire à cet homme que je n’étais pas intéressée, j’ai réussi à lui refuser mon numéro. Certes, je me sens toujours dans l’obligation de mentir sur mon statut de célibataire, comme pour signifier à l’autre « ce n’est pas toi, c’est que je ne suis pas libre » car je déteste cette impression de le rejeter (mes souvenirs d’enfant « à part », un peu isolée, refont surface…), alors que let’s face it, ce monsieur se remettra très bien de mon refus et dans une demi-heure il m’aura oubliée, mais j’apprends à me respecter, je progresse !

Un pas de plus vers l’émancipation

Beaucoup de gens ne comprennent pas ce sentiment de culpabilité que ressentent les femmes lorsqu’elle se refusent à un homme. Beaucoup ne voient pas de quoi je parle lorsque je leur dis que depuis notre enfance nous sommes éduquées à plaire aux hommes, à chercher leur attention. Et pourtant… Sinon, pourquoi les contes de fées seraient tous l’histoire de filles, princesses ou non, qui font tout pour terminer avec le seul prince ? Pourquoi dans les dessins animés et séries pour enfants et ados les méchants féminins sont toujours des rivales amoureuses ?

Mandy, qui passait son temps à piquer les mecs de Clover dans les Totally Spies

Pourquoi les couvertures de magazines nous donneraient tous ces conseils beauté ? Pourquoi nous inciteraient-elles en permanence à perdre les kilos qui nous séparent d’un IMC égal à 16 afin d’être la plus belle (pas juste « belle », le superlatif est important !) dans la robe de Noël, du Nouvel An ou sur la plage ?

Ajoutez à cela un peu de slut-shaming : si vous souriez à un homme et que vous lui refusez votre numéro après, vous êtes une aguicheuse, car il est évident que votre sourire n’est rien d’autre qu’un élément de séduction, si vous souriez, c’est une invitation à coucher.

C’est un travail quotidien sur moi-même qui me permet aujourd’hui de conscientiser ces mécanismes et de m’en libérer. Non, mettre un short ne veut pas dire que tu peux mettre ta main sur ma taille ou caresser mon bras en me disant au revoir. C’est juste que j’ai chaud et que je trouve ce short joli. Et je ne me fais pas jolie pour toi, mais bien pour moi. Oui, j’ai le droit de sourire et de refuser mon numéro, car si parfois je souris pour manifester que je suis bien avec toi, je peux aussi sourire parce que je suis bien tout court, pas pour t’inviter à quoi que ce soit.

Et la prochaine fois qu’une personne qui ne m’intéresse pas me demande mon numéro, promis, je ne justifierai pas mon statut quel qu’il soit, et lui dirai « non, merci, je ne suis pas intéressée. ». Non mais !

 

 

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